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juillet 24, 2026 · Marie-Josée Dubé · CancercoupleDépressionDiversitéÉducation à la sexualitéÉmotionsPourquoi consulterpsychothérapie couplerelationRessourcesSantéSanté mentalesexologiethérapie ImagoVieillissement

Quand « ça va » ne suffit plus : aider les hommes à mieux reconnaître et nommer leurs émotions

« Ça va. »

« Ça ne va pas. »

« Je suis stressé. »

« Je suis fatigué. »

Pour certains hommes, ces quelques expressions résument une grande partie de ce qui se passe à l’intérieur. Non pas parce qu’ils ressentent moins, mais parfois parce qu’ils ont appris à regrouper sous quelques mots des expériences beaucoup plus complexes.

Dans notre pratique, nous observons d’ailleurs une évolution encourageante : davantage d’hommes viennent consulter et manifestent un réel intérêt pour leur bien-être psychologique, relationnel et émotionnel. Ils souhaitent mieux se comprendre, améliorer leurs relations et ne plus attendre que la situation devienne insoutenable avant de demander de l’aide.

Cette ouverture ne signifie toutefois pas qu’ils possèdent déjà tous les mots pour raconter leur expérience. Plusieurs arrivent avec une réelle volonté de cheminer, tout en constatant qu’il leur est difficile de décrire leur vécu avec nuance et précision. Ils savent que quelque chose se passe, mais pas toujours s’il s’agit de déception, de honte, de solitude, d’impuissance, de peur ou d’un mélange de plusieurs émotions.

Derrière « je suis stressé », il peut pourtant y avoir de l’inquiétude, un sentiment d’impuissance, de la honte, de la pression ou la peur de décevoir. Derrière « je suis fatigué », il peut aussi se trouver de la solitude, du découragement, un besoin de réconfort ou l’impression de ne jamais en faire assez.

Lorsque les mots manquent, les émotions ne disparaissent pas. Elles peuvent plutôt se manifester autrement : par de l’irritabilité, du retrait, une difficulté à tolérer la proximité, une consommation accrue, une tension physique ou l’impression de devoir tout régler seul.

Comment aider les hommes à reconnaître avec plus de précision ce qu’ils vivent – sans les juger, les forcer à se dévoiler ou leur donner l’impression qu’ils s’y prennent mal?

 

Les hommes ressentent-ils moins d’émotions?

Les hommes ne sont pas dépourvus d’émotions et ne forment pas un groupe homogène. Plusieurs savent très bien reconnaître et exprimer ce qu’ils vivent. D’autres y arrivent moins facilement, tout comme certaines femmes et certaines personnes de toute identité de genre.

Ce qui peut différer, c’est l’apprentissage reçu et ce qui a été permis, encouragé ou valorisé au fil du développement.

Encore aujourd’hui, plusieurs garçons grandissent avec des messages explicites ou implicites comme : « sois fort », « ne pleure pas », « règle ton problème », « arrête d’avoir peur » ou « ne sois pas trop sensible ». Ils peuvent apprendre que certaines émotions – notamment la peur, la tristesse, la tendresse ou le besoin d’être rassuré – risquent de les exposer au jugement. Le calme, le contrôle de soi, l’autonomie et la capacité d’agir sont souvent davantage valorisés.

Ces qualités ne sont pas problématiques en elles-mêmes. Elles peuvent même représenter de grandes forces. La difficulté apparaît lorsque la solidité devient synonyme de silence, que l’autonomie empêche de demander du soutien ou que la colère devient la seule émotion socialement acceptable pour exprimer la détresse.

Des travaux sur la socialisation émotionnelle et les normes masculines montrent d’ailleurs que la restriction de l’expression des émotions peut être apprise tôt et que l’adhésion rigide à certaines normes de masculinité peut compliquer la demande d’aide (Chaplin, 2015; Seidler et coll., 2016; Wong et coll., 2017).  Il s’agit donc moins d’une incapacité naturelle que d’un langage qui n’a pas toujours été suffisamment enseigné ou pratiqué.

 

Pourquoi est-il utile de nommer précisément ce que l’on ressent?

Dire « je ne vais pas bien » permet de constater un malaise. Dire « je me sens exclu », « je suis déçu », « j’ai peur de ne pas être à la hauteur » ou « je me sens soulagé, mais coupable de l’être » permet de mieux comprendre ce qui se passe et ce qui pourrait être nécessaire.

Cette capacité à distinguer les nuances de son expérience est parfois appelée la « précision » ou la « granularité émotionnelle » (Kashdan, Barrett et McKnight, 2015).  Elle ne consiste pas à trouver le mot parfait ni à analyser chaque sensation. Elle permet plutôt de passer d’une impression globale à une compréhension plus fine de son état intérieur.

Cette précision peut aider à :

– mieux cerner ses besoins;

– communiquer plus clairement dans ses relations;

– différencier une émotion d’une impulsion ou d’un comportement;

– choisir une réponse mieux adaptée à la situation;

– reconnaître plus tôt un état de surcharge;

– demander du soutien avant que la détresse devienne trop importante.

Par exemple, « je suis fâché » peut parfois signifier : « je me sens impuissant et j’ai peur de perdre quelque chose d’important ». Cette distinction ne rend pas automatiquement la conversation facile, mais elle en change souvent la direction.

 

Quand le corps parle avant les mots

Il peut être difficile de répondre directement à la question : « Qu’est-ce que tu ressens? » Pour certaines personnes, le premier indice n’est pas un mot, mais une sensation physique ou une envie d’agir.

La mâchoire se serre. La poitrine devient lourde. Le ventre se noue. L’énergie chute. On veut quitter la pièce, s’isoler, régler immédiatement le problème ou se distraire pour ne plus y penser.

Commencer par le corps peut donc être plus accessible :

– Où est-ce que je ressens quelque chose?

– Est-ce une tension, une lourdeur, de la chaleur, un vide ou de l’agitation?

– Est-ce que j’ai envie de me rapprocher, de m’éloigner, de me défendre ou de disparaître?

– Qu’est-ce qui s’est passé juste avant que mon état change?

Ces questions ne donnent pas toujours une réponse immédiate. Elles offrent toutefois un point d’entrée concret vers l’expérience émotionnelle.

 

Sept façons de développer un vocabulaire émotionnel plus précis

1. Remplacer « pourquoi? » par « qu’est-ce qui se passe? »

« Pourquoi tu te sens comme ça? » peut rapidement donner l’impression qu’il faut se justifier ou expliquer quelque chose que l’on ne comprend pas encore soi-même.

Des questions plus simples peuvent ouvrir davantage :

– Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans cette situation?

– Qu’est-ce qui t’a touché là-dedans?

– Qu’est-ce que tu aurais souhaité à ce moment-là?

– Est-ce que tu te sens plutôt sous pression, déçu, inquiet ou découragé?

Proposer quelques possibilités peut aider, à condition de laisser l’autre corriger : « Non, ce n’est pas vraiment de la peur; c’est plutôt de la honte. » Cette correction est déjà un exercice de précision.

2. Partir de mots généraux, puis préciser

Il n’est pas nécessaire de connaître des dizaines de mots dès le départ. On peut commencer avec quelques grandes familles : joie, tristesse, peur, colère, dégoût et surprise, puis chercher une nuance.

La colère peut ressembler à de l’irritation, de la frustration, de l’indignation ou un sentiment d’injustice. La tristesse peut être du chagrin, de la déception, de la nostalgie ou de la solitude. La joie peut prendre la forme de fierté, de soulagement, d’enthousiasme, de tendresse ou d’émerveillement.

Une roue des émotions ou une liste de mots peut soutenir cet apprentissage. Ce n’est pas tricher : c’est utiliser un outil pour acquérir un vocabulaire que l’on n’a peut-être jamais eu l’occasion de développer.

3. Distinguer l’émotion, la pensée et le comportement

« Je sens qu’elle ne me respecte pas » ressemble à l’expression d’une émotion, mais il s’agit plutôt d’une interprétation. L’émotion pourrait être de la colère, de la peine, de l’humiliation ou de l’insécurité.

De même, se fermer, crier, travailler davantage ou boire ne sont pas des émotions : ce sont des façons de réagir à ce qui est ressenti.

On peut se demander :

Qu’est-ce que je ressens? Qu’est-ce que je me raconte sur la situation? Et qu’est-ce que j’ai envie de faire?

Séparer ces trois dimensions aide à mieux comprendre ce qui se joue et redonne davantage de choix dans la façon d’agir.

4. Utiliser une échelle d’intensité

Une émotion n’est pas seulement présente ou absente. Elle peut varier en intensité.

Sur une échelle de 0 à 10 : à combien se situe mon irritation?  Ma peur?  Mon découragement? Qu’est-ce qui me fait passer de 4 à 7?  Qu’est-ce qui m’aide à redescendre?

Cet outil est souvent plus concret pour une personne peu habituée à parler d’elle-même. Il permet aussi d’intervenir avant d’atteindre le point de débordement.

5. Créer de courtes habitudes plutôt que de longues conversations forcées

Développer sa conscience émotionnelle ne nécessite pas toujours une discussion profonde. Une courte question répétée régulièrement peut être plus utile qu’une conversation intense lorsque la tension est déjà élevée.

Par exemple, à la fin de la journée :

– Qu’est-ce qui m’a donné de l’énergie aujourd’hui?

– Qu’est-ce qui m’en a pris?

– Quel moment m’a le plus touché?

– De quoi aurais-je besoin ce soir?

L’objectif n’est pas de produire la « bonne » réponse, mais de développer progressivement le réflexe de s’observer.

6. Accueillir la réponse sans immédiatement la corriger ou la résoudre

Lorsqu’un homme commence à nommer une émotion plus vulnérable, la réaction reçue est importante. S’il se sent ridiculisé, invalidé, interrogé sans relâche ou immédiatement conseillé, il peut conclure que le silence était plus sécuritaire.

Une réponse comme « je comprends mieux », « merci de me le dire » ou « veux-tu que je t’écoute ou que nous cherchions une solution? » peut favoriser la poursuite du dialogue.

Apprendre à parler de ses émotions demande aussi un entourage capable de les entendre sans les utiliser plus tard contre la personne.

7. Relier l’émotion à un besoin, sans en faire une obligation

Une émotion peut contenir une information, mais elle n’est pas un ordre et ne possède pas toujours un message simple.

La solitude peut signaler un besoin de connexion. La frustration, une limite à poser. La honte, la peur d’être rejeté. La fierté, le besoin de reconnaître un accomplissement. L’attendrissement, une envie de proximité.

On peut se demander : « Si cette émotion avait quelque chose à me faire remarquer, qu’est-ce que ce serait? » La réponse demeure une hypothèse à explorer, et non une vérité à imposer.

 

Comment soutenir un homme sans devenir son interprète émotionnel?

Aider ne signifie pas deviner constamment ce que l’autre ressent, lui enseigner comment il devrait parler ou prendre en charge tout son monde intérieur.

Une conjointe, un conjoint, un proche ou un ami peut offrir de la curiosité et de l’espace. Toutefois, chaque adulte demeure responsable d’apprendre à reconnaître ses états, à communiquer ses besoins et à prendre soin de sa santé psychologique.

Il est également important de respecter le rythme de la personne. Insister pour qu’elle parle sur-le-champ peut augmenter le retrait. Il peut être plus aidant de convenir d’un moment pour reprendre la conversation : « Je vois que c’est difficile d’en parler maintenant. Est-ce qu’on peut y revenir ce soir? »

Enfin, comprendre l’émotion derrière un comportement ne signifie pas tout accepter. La colère, la peur ou la honte peuvent expliquer une réaction, mais elles ne justifient pas l’intimidation, les insultes ou la violence. La compréhension et les limites peuvent coexister.

 

Quand demander de l’aide?

Un accompagnement peut être pertinent lorsqu’une personne se sent fréquemment envahie ou coupée de ses émotions, lorsque les échanges se terminent constamment en conflit ou en retrait, ou lorsque les stratégies utilisées pour ne pas ressentir commencent à nuire à la santé, au couple, à la sexualité, à la famille ou au travail.

La consultation n’exige pas de savoir déjà parler de ses émotions. L’espace thérapeutique sert justement à ralentir, à observer et à mettre progressivement des mots sur une expérience qui peut d’abord sembler confuse.

Ressentir n’est pas perdre le contrôle

Développer son vocabulaire émotionnel ne consiste pas à devenir plus fragile, à tout raconter ou à laisser les émotions diriger sa vie. Il s’agit d’acquérir plus d’information sur soi afin de pouvoir agir avec davantage de conscience.

Passer de « ça ne va pas » à « je me sens seul, déçu et inquiet de ne pas savoir comment te rejoindre » ne règle pas tout. Mais cette phrase ouvre une porte qu’un simple silence – ou une explosion – laisse souvent fermée.

La précision émotionnelle s’apprend comme n’importe quel langage : un mot à la fois, dans des relations suffisamment sécuritaires pour pouvoir l’essayer.

Le nombre croissant d’hommes qui choisissent de s’intéresser à leur monde intérieur est déjà un changement significatif. Consulter sans disposer de tous les mots n’est pas un obstacle au processus : cela peut justement en être le point de départ.

Vous avez de la difficulté à reconnaître ce qui se passe en vous ou à en parler dans votre relation? Un accompagnement en sexologie ou en psychothérapie peut vous aider à mieux comprendre votre expérience et à développer une communication plus précise, sans jugement.

 

Sources consultées

American Psychological Association, Boys and Men Guidelines Group. (2018). APA guidelines for psychological practice with boys and men. https://www.apa.org/about/policy/boys-men-practice-guidelines.pdf

Berke, D. S., Reidy, D. E. et Zeichner, A. (2018). Masculinity, emotion regulation, and psychopathology: A critical review and integrated model. Clinical Psychology Review, 66, 106–116. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2018.01.004

Chaplin T. M. (2015). Gender and Emotion Expression: A Developmental Contextual Perspective. Emotion review : journal of the International Society for Research on Emotion7(1), 14–21.  https://doi.org/10.1177/1754073914544408

Kashdan, T. B., Barrett, L. F., & McKnight, P. E. (2015). Unpacking emotion differentiation: Transforming unpleasant experience by perceiving distinctions in negativity. Current Directions in Psychological Science, 24(1), 10–16. https://doi.org/10.1177/0963721414550708

Seidler, Z. E., Dawes, A. J., Rice, S. M., Oliffe, J. L. et Dhillon, H. M. (2016). The role of masculinity in men’s help-seeking for depression: A systematic review. Clinical Psychology Review, 49, 106–118. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2016.09.002

Wong, Y. J., Ho, M.-H. R., Wang, S.-Y. et Miller, I. S. K. (2017). Meta-analyses of the relationship between conformity to masculine norms and mental health-related outcomes. Journal of Counseling Psychology, 64(1), 80–93. https://doi.org/10.1037/cou0000176